Vouloir être maître de soi

Le Prophète de l’Islam a dit :

« La dernière chose qui sortira de la tête des amis de Dieu, c’est l’amour des pouvoir ».

Il s’agit ici non seulement du pouvoir exercé sur les autres mais plus essentiellement du pouvoir que chacun entend exercer sur sa propre vie. Chacun veut mener son existence selon ses vues personnelles. Rien n’est plus pénible l’âme que de se soumettre aux vue d’un autre âme comme elle. La vie individuelle se confond avec la volonté propre. Certes on peut dire qu’il n’a pas de volonté celui qui ne renonce pas à sa propre volonté. Mais on se souviendra mieux la difficulté que présente un tel renoncement à l’ « autogestion » si l’on se souvient de l’épisode aux péripéties mystérieuses au cours duquel Moïse rencontre Kherz, le Maître spirituel invisible qu’il s’engage à suivre sans lui poser de questions. Nous voyons Moïse promettre à son initiateur de ne jamais lui demander la raison justificative de ses comportements. Il entend le suivre les « yeux fermés » sans exercer sa cogitation, sans mettre ne branle la faculté interprétative qui cherche toute le temps à juger du mal ou du bien-fondé des actes. Moïse promet de se soumettre à une Présence sans fournir à son âme charnelle les bonnes raisons qu’elle attend, les représentations qui lui permettront de juger sans les critères de valeur, s’il est juste qu’elle suive Kherz.

Le rôle de Kherz est de délivrer Moise de l’emprise de la réflexion pour le faire accéder à son propre être. L’être voit les faits comme des manifestations théophaniques récurrentes. La réflexion projette des jugements de valeurs qui font rentrer les évènements dans le cham des contraires. L’ « être » ne peut plus s’en sortir. Il est lui-même le voile sur son propre œil. Kherz est celui qui retire le voile de la réflexion qui obstrue la vision du disciple et qui l’amène à redécouvrir son être.

Le plus simple pour montrer comment Kherz opère ce dévoilement de l’être est de relater textuellement l’épisode de sa rencontre avec Moïse. Dans le Coran Dieu présente Kherz comme « un de nos serviteurs que Nous avons favorisé et éclairé de notre science ».

Puis-je te suivre, lui dit Moïse, afin que tu m’enseignes une portion de ce qu’on t’a enseigné à toi-même par rapport à la vraie route.

L’inconnu répondit : tu ne pourras jamais supporter ma société.

Et comment pourrais-tu supporter certaines choses dont tu ne comprendras pas le sens ?

S’il plait à Dieu, reprit Moïse, je serai constant et soumis à tes ordres.

Puisque tu veux me suivre, reprit l’inconnu, ne m’interroge sur aucun fait avant que je t’aie parlé le premier.

Ils partirent donc et marchèrent jusqu’au bord de la mer ; étant entré dans un bateau l’inconnu se brisa. L’as-tu brisé, demanda Moïse, pour noyer ceux qui sont dedans ? Tu viens de commettre là une action étrange.

Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas demeurer avec moi ?

Ne me blâme pas, reprit Moïse, d’avoir oublié tes ordres et ne m’impose point des obligations trop difficiles.

Ils partirent, et ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils eurent rencontré un jeune homme. L’inconnu le tua. Eh quoi ! Tu viens de tuer un homme innocent qui n’a tué personne ! Tu as commis là une action détestable.

Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais jamais vivre avec moi ?

Si je t’interroge encore une seule fois, tu ne me permettras plus de t’accompagner. Maintenant excuse moi.

Ils partirent et ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils arrivassent aux portes d’une ville. Ils demandèrent l’hospitalité aux habitants ; ceux-ci refusèrent de les recevoir. Les deux voyageurs s’aperçurent que le mur de la ville menaçait ruine. L’inconnu e releva. Si tu avais voulu, lui dit Moïse, tu aurais pu en demander la récompense.

Ici nous nous séparerons, reprit l’inconnu. Je vais seulement t’apprendre la signification des choses que tu as été impatient de savoir.

Le navire appartenait à de pauvres gens qu travaillaient sur mer ; je voulus l’endommager, parce que derrière lui il y avait un roi qui s’emparait de tous les navires.

Quant au jeune homme, ses parents étaient croyants, et nous avons craint qu’il ne les infectât de sa perversité et de son incrédulité.

Nous avons voulu que Dieu leur donnât en retour un fils plus vertueux et plus digne d’affection.

Le mur était l’héritage de deux orphelins de la ville. Sous ce mur était un trésor qui leur appartenait. Leur père était un homme de bien. Le seigneur a voulu les laisser atteindre l’âge de puberté pour leur rendre leur trésor. Ce n’est point de mon propre chef que j’ai fait tout cela. Voilà les choses dont tu as été impatient de connaître le sens. » (1)

In ne s’agit évidemment pas ici d’histoires qui se sont passée à une époque repérable sur nos calendriers. Ces évènements ont une dimension « transhistorique ». Ils doivent être perçu comme des symboles c’est-à-dire des étapes que l’âme doit franchir pour rejoindre son être.

Casser l’embarcation, tuer le jeune homme rebelle, découvrir le trésor caché sot des épreuves, els examens que l’âme doit passer si elle veut être reçue dans le monde divin par une affiliation céleste personnelle, directe, immédiate.

Nous ne nous rendons pas toujours compte à quel point nous sommes pris dans les cogitations. Le mental n’arrête pas de nous « embarquer » dans des projets, des fantaisies imaginaires. Il veut comme dit le langage populaire nous « monter en bateau », nous « mener en bateau ». Et lorsque que quelqu’un vient d’un mot « démonter » un de nos projets, contrecarrer un plan que nous avions mis du temps à échafauder nous disons aussi trivialement : « il me casse la baraque ».

L’embarcation que détruit Khezr est le symbole de toutes les constructions mentales que nous plaquons sur la réalité pour en rendre compte. L’esprit humain voit ce qui est mais le mental intervient pour donner l’interprétation des faits. Le « calcul mental » devient une seconde nature au point que la réflexion en cherchant à fournir la raison d’être des choses prétend en même temps nous livrer leur être. C’est cette substitution qui se trouve au fondement du principe de contradiction suivant lequel une chose ne peut être si elle comporte une contradiction contrariant la logique du mental.

Khezr voulait faire comprendre à Moïse que pour être directement en présence du divin dans le monde manifesté, il fallait absolument éradiquer cette tendance à qualifier les évènements par la réflexion sans en laisser le temps de se révéler à nous dans leur essence.

Pourquoi Kherz demande-t-il à Moïse de ne pas lui poser de questions ? Pour l’empêcher de spéculer sur les évènements et lui ouvrir un accès à l’être réel. Il ne s’agit pas d’enfermer le disciple dans les limites d’un système conceptuel mais au contraire de créer en lui un état d’ouverture, de disponibilité tel qu’il puisse accueillir les théophanies avant tout calcul mental. La réflexion veut toujours prendre les devants. Elle cherche à faire des provisions de concept pour prévoir ce qui va arriver dans l’existence. Elle vit de préjugés c’est-à-dire de jugements de valeurs qui se tiennent tout prêts à se poser sur l’expérience.

Cela vaut sur le plan spirituel. Un homme qui par exemple prend connaissance d’un enseignement spirituel dans un livre et décide de le mettre en pratique, cet homme ne découvre pas une vérité d’expérience révélée par l’action de présence d’un autre, il ne fait que suivre sa propre réflexion. Il pense la chose comme étant vraie mais il ne la vérifie pas par son être même en se la laissant dire à la lumière de l’expérience.

La réflexion veut tout connaître par avance. Elle ne veut pas se laisser « surprendre » par l’existence. Elle s’ « attend » à ce que les choses se passent comme elle l’a prévu, en fonction de ses habitudes de pensée, de ses préférences. Elle trouve anormal que les choses ne répondent pas à ses attentes. Sa « manière de penser » est toute relative mais elle en fait un absolu. Elle s’organise pour avoir « réponse à tout ». Son système, qu’elle le veuille ou non est essentiellement « défensif ». Elle s’ «entoure de précautions » pour trouver dans le monde ce qui va lui faire plaisir et éviter ce qui lui cause du chagrin. La rationalité, quand elle s’introduit dans le monde spirituel s’emploie a épuiser par avance les « ouvertures » d’esprit auxquelles seule l’expérience directe peut éveiller. Elle veut des réponses toutes faites avant que la question se pose dans une situation concrète.

Elle maintient l’homme dans les rets de l’hypocrisie et le la sensualité.

De l’hypocrisie d’abord car celui qui sait tout d’avance ne peut rien découvrir par l’expérience et partant il n’agit plus.

Lorsque je met la main sur le feu je disparais en tant qu’entité pensante, séparée de son objet. Je suis moi-même « feu ». Je ne me représente plus la chaleur, je la présentifie par mon être.

Pourquoi donc suis-je à ce point attaché à mes « représentations », à mon système de valeur qui au fond me tient à distance avec la réalité ?

C’est que ce système me met en valeur. Le contact avec la réalité m’annule en tant qu’ego. Les fantaisies de l’imagination font ressortir mon individualité. Les valeurs auxquelles je « tiens », les productions fantasmatiques, toute la vie onirique qui se déroule en moi cependant que je veille, tout cela m’entretient dans la conviction d’une existence personnelle durable.

L’homme à tendance à se construire tout un mode mental qui compense les insatisfactions auxquelles il se heurte dans le monde extérieur. Et s’il existe une sensualité physique, qui entre en action au contact des objets et des sens, il y a aussi une sensualité psycho-spirituelle qui est encore plus forte. Plus on s’éloigne des étroites limites du corporel pour se rapprocher du subtil plus la jouissance s’accroît, exposant l’homme au danger de l’« ivresse » c’est-à-dire d’une appropriation privée d’une expérience d’une expérience spirituelle dont il est l’objet et non pas le sujet.

Ne voyant pas la réalité en face, l’ego se condamne lui-même à l’occultation car il s’identifie à de l’irréel, à ce qu’il voudrait qu’il soit. Le plaisir peut consister par exemple à se représenter d’abord l’image de son désir et aspirer à la voir se concrétiser dans l’existence. Je veux que la réalité se conforme à mes attentes. Je veux comprendre avant de faire l’expérience. Mais si la réalité répond à mes attentes je ne fais plus l’expérience, je me laisse embarquer par le plaisir.

Plus la forme des objets avec lesquels on s’identifie est grossière, moins on a de sensibilité. Lorsqu’on est emporté par la jouissance des objets sensuels on ne développe aucune finesse des sentiments. Et si l’on est contrarié dans sa jouissance on en veut encore davantage et l’on part à la recherche d’un objet de substitution dans lequel on pourra encore s’oublier. Le besoin (sexuel) est naturel c’est le désir qui est pervers car il est une tentative de s’approprier une forme d’existence dispensatrice d’un plaisir durable à l’exclusion de tout ce qui pourrait contrarier sa réalisation.

C’est cette âme rebelle qu’il faut mettre à mort si nous voulons faire cesser l’emprise du désir sur l’être.

(1) Coran 18 : 64-81

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